«Regarde ta mère pleurer…/ Toi aussi tu mourras./ Demain je prendrai une bêche, j’irai sous/ les symphorines et je t’enterrerai…»
Le siècle dernier, le siècle de tant de douleurs a aussi engendré une étrange floraison de poétesses juives de langue allemande: Nelly Sachs, Rose Ausländer, Elsa Lasker-Schüler; Ingeborg Bachmann, et la plus secrète, la plus méconnue : Gertrud Kolmar.
Si peu à peu reémergent les oeuvres de ses consoeurs, la sienne reste totalement inconnue hors d’Allemagne. Pourtant 450 poèmes, miraculeusement sauvés par sa soeur Hilde, témoignent que quelqu’un d’intense et profond fut parmi nous.
Mais à la différence des autres poètes "du désastre" qui ont pu témoigner aprés l’holocauste, elle a disparu dans une chambre à gaz à Auschwitz le 2 mars 1943, où bien dans un convoi de la mort qui y menait. On ne le sait pas. Cette fille renfermée, si peu bavarde nous laisse juste une empreinte. Presque pas de photos d’elle, pas de vie remarquable, pas d’amitiés littéraires, des peines enfouies, la douleur jamais refermée d’avoir du avorté sous la pression familiale, et ce choc de découvrir chez un autre être aimé toute la littérature de mort et d’ antisémitisme nazi.
Gertrud Kolmar glisse entre les doigts comme le sable du malheur. Souvent on se demande, mais qui était donc Gertrud Kolmar ? En effet si peu de traces sont parvenues jusqu’à nous. Tant de violence cachée, d’images mélangeant la naïveté de la jeune fille enclose et la noirceur de la femme délaissée dans ses textes sinueux et complexes qui sont autant de journaux intimes. Gertrud est en fait un écrivain totalement posthume.
Elle est exemplaire pourtant de ces juifs allemands qui n se refusaient à croire à l’horreur jusqu’à la nuit de Cristal. Ces bourgeois parfaitement intégrés rêvant d’ordre et de stabilité ne comprenaient pas les "discours exaltés" de Monsieur Hitler, et puis les juifs dont il parlait devaient être ces juifs polonais incultes. Ces juifs, dont ma mère née à Hambourg était l’archétype, ne doivent pas être condamnés sur l’autel de l’histoire. Rares furent ceux qui virent l’immonde s’avançait.
Dans la diversité tragique des juifs qui finira toute par converger dans les fours crématoires et les chambres à gaz, celle des juifs allemands est particulière. Depuis Moïse Mendelssohn un fort courant assimilateur les avaient , du moins le croyaient-ils parfaitement intégrés à la nation allemande. Plus nationalistes que les allemands, ils vibraient pour l’Allemagne pour mieux se fondre.
Ainsi il l fut aussi une destinée particulière des écrivains juifs nés à Berlin comme Nelly Sachs, Walter Benjamin et Gertrud Kolmar. Cette vie juive dans le Berlin des années 20 et 30, fut une vie violente et novatrice. Expressionnisme, nouvelle simplicité, tant de courants en vogue à Berlin, et Gertrud toujours en retrait haïssant les modes et les cercles littéraires ne les suivait pas.
Il y a depuis peu, le 24 février 1993, une plaque à Charlottenburg à Berlin am Haus Ahornallee 37. Elle dit "dans les alentours de cette maison Gertrud Kolmar passa son enfance et sa jeunesse. Comme juive elle fut contrainte au travail forcé en 1933, et fut déportée à Auschwitz le 2 mars 1943, et assassinée là-bas".
Une destinée sur une plaque tombale, une destinée discrète, secrète. Une rue à Berlin porte aussi son nom. Et ses cendres sont toujours dans chaque nuage qui passe. Pas tout à fait oubliée, mais déjà si loin , comme le Berlin gris des années 20. La poésie de Gertrud Kolmar est tissée de symbolisme et de naturalisme, d’images expressionnistes. Avec souvent des échappées vers les contes d’orient où des îles mythiques.
Mais qui était donc Gertrud Kolmar? Qui connaît ses poèmes, ses deux romans "Susanna" et surtout "une mère juive".
Certains de ses contemporains avaient reconnu sa personnalité unique. Walter Benjamin son cousin germain aimait ses textes à l’égal de ceux de Baudelaire. Nelly Sachs l’a considéré comme une des plus grands poètes lyriques de son temps, elle était "la petite soeur en esprit de Franz Kafka". Et cette voix majeure de la poésie allemande de ce siècle reste inconnue, même dans la communauté juive ou israélienne. Solitaire elle fut du temps de sa vie, solitaire elle reste encore. Elle qui fuyait le monde littéraire, les débats esthétiques de son temps, sera restée la "taiseuse", la peu bavarde.
" Je suis une femme de longtemps assombrie"écrivit-t-elle. Elle se nommait "l’autre", "l’étrangère", "la solitaire".
Tout entière vouée à accomplir sa vie dans la poésie, elle se donnait à la vie à la mort à l’écriture. A l’écart du monde elle refaisait son monde.
«L’exploit unique, presque surhumain, de Gertrud Kolmar, c’est, à l’heure même des dangers mortels, de la situation sans issue, d’oser l’éclat, les sursauts, d’attirer une fièvre de liberté qui peut encore – pour notre bonheur – nous contaminer aujourd’hui». Gerlind Reinshagen -
Sa poésie étrange avec ce mélange du passé élégiaque de la poésie romantique allemande, et ses violences expressionistes n’est pas facile à pénétrer avec sa forêt de symboles, ses irruptions d’un réel agressif. Bien que souvent rimée sa poésie ne chante pas avec évidence, la part de l’obscur est forte. Gertrud Kolmar vit dans un univers de métaphores d’où surgissent des mendiants, des serpents, des forêts, des amants oublieux, des roches, des liqueurs orientales( basalm). De nombreux mythes traversent sa poésie, mythologie grecque, biblique, orientale.
Une seule photo d’elle circule. On y voit un visage jeune, fermée, obscur et profond. Regard qui vous fouille, regard qui dit tant sur les révoltes contenues. Regard pressant et oppressant. Tous les vertiges intimes se lisent dans ses yeux. Toute la passion et la violence des désespérés pour une fois semblent affleurer. Ce regard cloué des vivants voyant déjà la mort. Elle sera toujours cet enfant perdu, sans sourire.
L’écriture de Gertrud Kolmar est lourde de sève contenue, torturée de visions enfouies, labyrinthique avec ses cheminements emboîtés, ses images enroulées sur d’autres images. Sa compréhension n’est pas aisée, sorte de forêt tropicale de mots ses poèmes requièrent le souffle et l’attention du lecteur."La discrète et mélancolique cousine de Benjamin aura écrit sa mort avant de l’avoir subie; l’aura écrite dans des mots de cendres et de vent. Auschwitz l’a brûlée avant même qu’elle n’ait connu cet anus mundi". Sylvie Germain.
Parfois il nous semble nous promener dans un film de Fritz Lang des années allemandes, avec ses rues inquiétantes et ces montées des périls. Et plus encore des films de Murnau, surtout "L’Aurore". Les bourreaux doivent commençaient à errer dans le brouillard. L’amour fou aussi.
Son roman "la mère juive" donne quelques clefs, en se situant dans le gris Berlin des années 1920 et en parlant de la tragédie d’une jeune veuve juive, Martha Wolg dont l’enfant de cinq ans, Ursa sera violentée et tuée. Dans ce climat obscur, où la vengeance seule permet de survivre on peut déceler la blessure irrémédiable de l’enfant perdu de Gertrud, de ses désespoirs et de ses vengeances intérieures. On peut entendre déjà le bruit des bottes qu’entendra Gertrud dés 1933, trois ans après ce roman.
Gertrud Kolmar est née le 10 décembre 1894 à Berlin dans une famille juive assimilée. Elle s’appelait Gertrud Käthe Chodziesner et prit pour nom de plume le pseudonyme de Gertrud Kolmar, en référence au nom de la ville natale de son père en Poméranie, Chodziez, Kolmar en allemand. Souvent les juifs étaient affublés du nom d’un lieu, d’une ville, d’un fleuve, d’un métier. Ainsi mon propre nom. Son père était juriste et elle était la cousine germaine de Walter Benjamin qui l’admira passionnément. Son enfance se passera au coeur de Berlin, dans ces maisons qui deviendront "son paradis perdu". Sa soeur Hilde grâce à qui nous nous souvenons de Gertrud, née en 1905 et leur correspondance sera publiée en 1970. Par elle et quelques amis on découvre cette jeune fille taciturne nommée Gertrud qui très tôt aura dédié sa vie au dévouement et au sacrifice. Par le renoncement aussi, comme elle renoncera à s’enfuir en Suisse pour garder son père sans doute, amis aussi inconsciemment pour voir arriver l’immonde qu’elle avait tant pressenti dans ses visions poétiques.
Les études de Gertrud seront "utiles". Étonnamment douée pour les langues, elle étudiera aussi les arts ménagers, l’éducation des enfants. Passionnément attirée par la révolution française, Napoléon et Robespierre la fascineront profondément, elle parlera et enseignera le français et l’anglais. Elle publie en 1917 un recueil de poèmes " Napoléon und Marie". C’est fin 1916 qu’une tragédie la frappe. Amante en secret d’un officier, Karl Jodel, il lui faudra avorter sur l’injonction de la famille. Elle se repliera encore plus sur elle-même, laissant son imagination voler pour elle, prisonnière du conformisme bourgeois. En 1917 paraît son recueil "Gedichte", poésies. En 1918 elle "surveille" le courrier des prisonniers de guerre.
En 1923 la famille emménage dans la maison de Finkenkrug, près de Spandau. Cette maison avec son jardin sera le repaire de Gertrud de 1928 à 1938 quand celle-ci sera réquisitionnée par les nazis. Son univers c’est réalisé là au milieu des arbres et des animaux. Là seule avec son vieux père elle tisse le temps, enfermée, cloîtrée.
Elle exerce le métier de préceptrice auprès d’enfants handicapés. Elle vit à Hambourg comme enseignante de langue, et son attraction pour la France l’amène à Dijon pour suivre des études d’interprète. Douée pour les langues, elle fut chargée de " surveiller " le courrier des prisonniers russes à la fin de la Première Guerre, elle enseigna quelque temps le français et l’anglais, fut préceptrice à Dijon d’enfants sourds-muets à Dijon. Admiratrice de Romain Rolland, passionnée par la Révolution française, elle rédigea un Portrait de Robespierre (1933). Revenue à Berlin, elle se tint à l’écart de tous les cercles littéraires, s’occupant de ses parents et écrivant des textes qu’elle cache. Le 25 mars 1930 la mort de sa mère la touche profondément, elle écrit son premier roman "La mère Juive".
En 1933, les nazis arrivent au pouvoir et les persécutions commencent. A cette époque par réaction elle se met passionnément à l’étude du judaïsme et de la langue sacrée, l’hébreu. Les jours deviennent de plus en plus sombres, et sa famille, frère et soeurs émigrent vers la Suisse en la suppliant de les rejoindre. Gertrud voyait bien la griffe fatale des nazis sur elle, mais Gertrud refusa d’émigrer pour rester auprès de son vieux père. Dévouement, sacrifice. De sa vie, de son amour. Elle la soumise à la vie, elle l’insoumise au monde. Elle se sera finalement acceptée comme femme, comme juive, comme poétesse. Immergée dans le servir et dans le quotidien elle sait que: "Ce qui a été était beau, et ne pourra plus jamais perdre son éclat ni sa force dans le quotidien de la vie." Elle se plonge pendant cette période à la liberté proclamée de la révolution française: une pièce de théâtre intitulée Cécile Renault et 45 ballades sur Robespierre.
La nuit de cristal du 9 au 10 novembre 1938, la troisième Nuit de Walpurgis selon Karl Kraus, marque le basculement vers l’anéantissement. On sait que pendant les nuits elle aura écrit en cachette son roman Susanna vers février 1940.
Le père fut arrêté en septembre 1942, à 80 ans et déporté à Theresienstadt, où il mourut le 27 février 1943. Elle-même, contrainte dès 1941 au travail forcé dans une usine de cartonnage, fut arrêtée sur son lieu de travail le 27 février 1943 et déportée en mars 1943 à Auschwitz par le convoi numéro 32 dit"Osttransport", transport vers l’Est. C’était dans le cadre de l’action" ‘Fabrikaktion" . Une grande priorité avait été donné pour se rendre au plus vite dans les chambres à gaz dans des wagons à bestiaux.
On ignore le jour de sa mort. Là encore nulle trace, pas même de la cendre. Personne n’avait entendu parler d’elle. Si pourtant une lettre de janvier 1943 et un signe de vie le 21 février 1943, derniers témoignages d”une grande âme. L’état Allemand la proclama officiellement morte le 2 mai 1951.
Gertrud Kolmar toute sa vie aura été une émigrée intérieure. Elle s’est dissipée hors du monde, elle la farouche, n’existe que par ses poèmes compulsivement envoyés en Suisse à sa soeur. Elle ne sera jamais plainte, elle aura vu venir les monstres que ses visions lui montraient. Elle les attendait depuis si longtemps. Son kaddish était déjà prêt.
L’écriture de Gertrud Kolmar porte les traces du début du vingtième siècle avec ses images abondantes, son lyrisme élégiaque,. Mais ses influences sont plus sûrement Rilke et Franz Werfel, Valéry et Milton, le symbolisme français. Mélancolique, parfois désespérée sa poésie détonne dans ce siècle. Car nous jugeons la poésie allemande d’après Paul Celan. Gertrud Kolmar est d’avant, elle est profondément dans un monde de métaphores et de symboles.
Elle est aux frontières du langage aussi. Entre ses premiers poèmes romantiques et les effrayantes images du recueil "Mondes" toute une biographie peut se lire. Sa syntaxe est très particulière avec des phrases qui marchent par arborescence, où un image est repliée dans une autre. Elle semble cachée le sens de ses mots sous une végétation d’images. Inextricable est sa poésie, presque impossible à traduire aussi en français. Et pourtant ses mots vous entourent, vous habitent. Elle voulait écrire pourtant "des mots si simples comme un rayon de soleil, comme la forêt, comme le vent". Ses mots seront lourds et complexes, sa poésie mélange imbriqué entre symbolisme et expressionnisme. Tapisserie de l’imaginaire, chapelet de mots étranges, d’images surréelles, le monde poétique de Gertrud Kolmar est unique. Il ne faut pas espérer y trouver l’écho de l’horreur nazie, mais celle plus universelle de l’horreur du monde. Sa poésie est un flux et les images embarquées sur ce fleuve ne sont pas là comme passagers décoratifs, mais comme témoins de la course de la vie.
Elsa Lasker-Schüler disait:
"Trois poèmes au moins de Gertrud ont éclairé ma vie: La ville, Nostalgie ardente, les jardins de l’été. Je les connaît mot à mot et je me blottis dans eux.
Nelly Sachs lui dédia un poème " Gertrud Kolmar tu voyais les pensées partir en cercles/comme des image sur une tête/ là où s elèvent les étoiles/ et tu n’as pas eu l’étoile aveugle du temps devenu vieux/ Là où pour nous c’était encore le soir/ toi tu voyais déjà l’éternité".
Gertrud Kolmar reste une solitaire, sa poésie est en marge de son époque, elle n’est d’aucun courant, elle est hors temps, elle est une mémoire irrémédiable.
Kolmar disait cela: "ich habe bloß immer darum gekämpft, eine starke und gütige Frau zu werden“. J’ai toujours justement combattu pour cela, devenir une femme forte et bonne".
Elle le fut.
En 1917 elle écrivait:
je le sais
des tourments se dressent sur mon chemin que je dois prendre
la détresse se dresse sur le chemin que je dois prendre
la mort se dresse sur le chemin que je dois prendre
des plaintes se dressent sur le chemin que je dois prendre
et chaque borne kilométrique a des langues
et tous les petits cailloux crient
crient la douleur- là où une jeune fille sombre en râles,
en fuite,abandonnée, fatiguée et malade,
la détresse se dresse sur le chemin que je dois prendre
la mort se dresse sur le chemin que je dois prendre
et je leur crie dessus!
fille folle dans la honte et la douleur:
des milliers passent devant moi
des milliers viennent vers moi.
Je serai la cent millième
mes lèvres sur une bouche étrangère;
et meurt une femme comme un chien galeux-
cela te fait-il peur? non.
mon coeur bat dans une poitrine étrangère
rie mon oeil, car tu devras pleurer
et tu ne pleures pas tout seul
la détresse se dresse sur le chemin que je dois prendre
la mort se dresse sur le chemin que je dois prendre
chagrin et plainte, gris tourment;
tout cela je le sais
et pourtant j’avance sur le chemin ("Gedichte 1917" enthalten in "Frühe Gedichte" 1917-22) traduction personnelle
Gertrud Kolmar était cette jeune fille sombre sur le chemin.
sources: Wer war… Gertrud Kolmar? par Ursula Homann ursula@UrsulaHomann.de
Dans ces traductions personnelles il n’a été retenu que très peu des poèmes de "Mondes" qui ont fait l’objet d’une traduction courageuse et éclairante de Jacques Lajarrige aux éditions
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