Il y a encore des chants à chanter au-delà des hommes Celan.
La poésie de Paul Celan réémerge peu à peu de dessous la conscience de notre monde. D’abord reconnu comme le plus grand poète juif, il est maintenant mondialement célèbre.
Les mises en musique de ses poèmes sont nombreuses, sa correspondance est publiée, les traductions de l’allemand de ses textes se multiplient plus ou moins heureusement. Car le nom de Celan a recouvert sa poésie.
Paul Celan parlait parfaitement le français mais il n’a voulu écrire que dans sa langue maternelle l’allemand, la langue des bourreaux. Ce combat avec l’ange de la mort, il tenta de le porter toute sa vie, interpellant Heidegger, Adorno, créant des mots propres (les schibbolets) à partir de l’impossible fécondation de l’allemand par l’hébreu.
Sa poésie est une des plus difficiles qui soit, ancrée dans la culture du peuple juif, de la bible et de références incessantes (Mandelstam, Heine, entre autres), avec en arrière-plan la présence obsédante de la Shoah. Cette poésie à gravir comme une montagne escarpée, sans en saisir d’emblée tout le sens, est la plus haute qui soit. Parfois l’espace est raréfié, l’air difficile et abstrait, mais la lumière est au bout.
Sombre, compacte comme basalte noir, hermétique le plus souvent, la poésie de Celan se dresse comme un immense monolithe devant nous.
Pourtant il est presque unanimement considéré comme le poète de langue allemande le plus important du vingtième siècle, le seul qui est pu parler de l’holocauste et du tragique des jours.
Son poème de 1947, Todesfugue (Fugue de la mort), fera vite le tour de l’Europe. Celan plus tard en prit ombrage d’être réduit uniquement à ce texte.
Poète roumain né le 23 novembre 1920 à Czernowwitz, îlot flottant germanique sur l’océan de la Roumanie, en Bucovine, écrivant en allemand, et de son vrai nom Paul Antschel (Ancel en notation roumaine d’où le nom de Celan pour patronyme).
Il aura par sa parole répondu à la question : Peut-on écrire de la poésie après Auschwitz, après l’injonction d’Adorno « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Plus barbare encore aurait été le linceul de silence sur tant de gens partis en fumée, et Celan aura parlé et chanté pour la mémoire du monde.
Ne pas se remémorer serait donner la victoire définitive aux assassins, alors Celan fait oeuvre de résurrection des morts et les fait revenir parmi nous.
Par la force du langage poussé au plus cruel et au plus intime, Celan croit pouvoir faire renaître la parole et le chemin du moi vers le moi. Lui, si souvent exilé de lui-même, croit au pouvoir de l’évocation et à la parole recommencée. Il est le poète de l’intense, de l’exorcisme du mal par le pouvoir du poète:
Lavons ce cadavre
Peignons ses cheveux
Tournons son oeil
vers le ciel
Paul Celan parle dans sa chair et sait qu’il est un survivant, avec le syndrome du pourquoi moi suis-je vivant et les autres couchés dans la pierre?
En août 1940, les troupes russes entrèrent en Bucovine (suite au Pacte Molotov-Ribbentrop) et donc à Czernowitz, mais, un an plus tard, les troupes roumaines fascistes et, à leur suite, un bataillon de SS s’emparent de la ville. Les allemands tuent 3000 juifs, circonscrivent le ghetto et commencent les déportations. En juin 1942, les parents de Celan sont arrêtés dans leur maison et lui-même est envoyé une seconde fois aux travaux forcés en Transnistrie, lui le poète célébré de Bucovine, cassait les pierres, menacé en permanence de mort. Il connaîtra le ghetto de Czernowitz en compagnie de Rosa Auslنnder dès 1941 .
Quelques mois plus tard, son père meurt de typhus. Puis, sa mère est tuée dans le camp de concentration de Michailowka. Deux ans après, sous l’occupation soviétique, il revient dans sa ville mais s’en va à Bucarest, hanté par l’extermination des juifs. Il errera à Vienne et fuira cette ville en ruines morales avec les nazis toujours attablés aux cafés.
Le lieu où ils gisaient, il avait
un nom- il n’en avait pas
Ils ne gisaient pas là. Quelque chose
gisait en eux. ils ne voyaient pas à travers.
C’est moi, moi,
je gisais entre vous, j’étais
ouvert, étais
audible, je tendais les doigts vers vous, votre souffle
obéissait, c’est
toujours moi, vous
dormiez n’est-ce pas?
(Strette traduction Stéphane Mosès).
Celan est à jamais au milieu des siens. Couché au sein de leur mort.
« J’étais couché sur la pierre, en ce temps-là, tu sais, sur les dalles de pierre ; et près de moi étaient couchés les autres, ceux qui étaient comme moi, les autres, ceux qui étaient autres que moi et tout à fait pareils, les cousins et les cousines, et ils étaient couchés là et ils dormaient, dormaient et ne dormaient pas, et ils rêvaient et ne rêvaient pas, et ils ne m’aimaient pas et je ne les aimais pas, car j’étais unique et comment aimer un être unique, et eux étaient nombreux, … » (Entretien dans la montagne traduction Stéphane Mosès )
Mais ses poèmes ne sont pas des sépultures, des mausolées à la mémoire de l’humanité juive perdue, de l’humanité à tous. La célébration de la mémoire des victimes de la barbarie se fait par la force de la vie. Il détourne l’anéantissement en écrivant adossé à l’anéantissement.
Boucle de juif, tu ne deviendra pas grise
Et ton oeil- Vers où se tient ton oeil?
Ton oeil se tient face à l’amande.
Ton oeil, qui se tient face au Rien.
Il se tient auprès du Roi.
Ainsi il se tient, et se tient.
Celan fait acte de parole. Face à l’horreur de l’histoire il oppose son langage, son témoignage. Ne pas donner prise au néant sera son combat.
Le chant de la poésie doit témoigner et répondre pour toutes ces bouches exterminées.
Contre le non-chant des exterminés, se dresse le chant des mots. Tous les poèmes sont du côté de la mort dit Celan, mais avec lui les morts ne sont plus seuls.
Chemins sur lesquels on donne une voix au langage, ce sont des rencontres, les chemins d’une voix vers un Tu qui l’écoute.(Le méridien)
Tout poème dit Celan est un détour de soi vers soi : Le poème parce qu’il est une forme de langage, est essentiellement dialogique.. Ces détours et ses dialogues l’ont pourtant souvent poussé vers le néant, la déréliction la plus totale:
La nuit
n’a nul pas besoin d’étoiles, nulle part
on ne s’intéresse à nous
Il sait que « Personne / ne témoigne pour le / témoin » , qu’importe le langage témoignera.
Chez Celan il se trouve toute une suite de rencontres manquées, d’absences triomphantes. Celle en juillet 1959 avec Adorno et qui donna L’entretien dans la montagne, celle encore plus atroce avec Heidegger en 1967, et même peut-on dire que sa relation avec Nelly Sachs fut accomplie autrement que sur un quai de gare à Zürich?
Il a vécu en France dés juillet 1948, après y avoir fait des études de médecine en 1938-1939, comme professeur et surtout traducteur émérite de Char, Henri Michaux, Shakespeare, Ungaretti et d’autres, il n’a jamais voulu se traduire lui-même, il en était pourtant le seul capable.
Son vocabulaire allemand est complexe avec des alliages nouveaux, des inventions de mots secrets et étranges, des importations de mots hébreux. Son écriture écartelée est d’une rare violence, et scelle des secrets obscurs. Il semble que l’on ne pouvait aller plus loin que le silence que par la dislocation des mots, leur supplice, leur souffrance à eux-aussi. Celan pulvérise la langue en particules de mots, les atomise pour se constituer une langue unique, secrète, immense.
Nulle part on ne s’inquiète de toi, alors les phrases n’ont plus à rester ensemble, les mots sont un seul cri- regarde, va! par exemple. L’impératif est le fouet qu’il emploie souvent. Virgules, sauts incessants de ligne, ponctuation sauvage, donnent ce langage concassé, abrupt, avec des mots comme des pierres jetées.
La langue de Celan est une langue d’éclats, de brisures. Son poème est à la fois décomposition de ce savoir occidental qui aura donné les camps de concentration , mais sur la mousse duquel peut renaître une nouvelle végétation.
A la langue des bourreaux Celan a opposé une contre-langue. De cette langue allemande souvent montée vers l’obscur et profondément imprégnée de mort, il fait une langue de la rédemption, du salut.
La poésie de Paul Celan est une lutte victorieuse contre la langue.
Le monde a été cassé et le poète ne peut le rassembler à nouveau que dans les brisures de ses mots.
Des mots fixes - pierre, fleur, ombre, sable, mort, larme, voix, heure, vide, tombes,..- , côtoient des mots fluctuants, reconstruits en cassant la langue allemande. Cette langue maternelle qu’il doit assumer et laver de toutes ses impuretés:
… je tiens à vous dire combien il est difficile pour un Juif d’écrire des poèmes en langue allemande. Quand mes poèmes paraîtront, ils aboutiront bien aussi en Allemagne et - permettez-moi d’évoquer cette chose terrible -, la main qui ouvrira mon livre aura peut-être serré la main de celui qui fut l’assassin de ma mère… Et pire encore pourrait arriver… Pourtant mon destin est celui-ci : d’avoir à écrire des poèmes en Allemand.(Lettre de 1946)
Paul Celan s’est inventé une grille de parole, il nous faut la soulever avec précaution, amour. Langue d’abime pour parler de l’abime. Langue violente pour rapporter les violences. Langue de résistance, langue contre la loi, elle exige des lecteurs des connaissances étendues (botanique, mystique de la kabbale, géologie,…).
Ses poèmes n’ont pas d’équivalents par leur beauté sombre et éclatante et figent pour des siècles la poésie allemande. Celan n’écrit pas sur les cendres d ‘Auschwitz mais dans les cendres d’Auschwitz.
Paul Celan avait appris l’hébreu et en connaissait la puissance granitique. Il va l’injecter dans la langue allemande. Il va rejudaïser cette langue.
La poésie de Celan ne veut pas cicatriser, elle est là coupante devant nous, pour que jamais nous n’oubliions le tragique absolu de monde.
Celan manie la langue comme un couteau et il se tient acéré entre le chant et le silence, entre le silence et le cri . Celan habite à la limite de la parole. Et sa parole est à la limite de l’infini.
La poésie – : conversion en infini de la mortalité pure et la lettre morte !»
L’holocauste imprègne ses mots et plus encore cette question des survivants de l’holocauste:
Qui sommes-nous encore?
Un soir, le soleil, et pas seulement lui, avait disparu, le Juif s’en alla, sortit de sa petite maison et s’en alla, lui le Juif et fils d’un Juif, et avec lui s’en alla son nom, l’imprononçable, il s’en alla et s’en vint, s’en vint, clopinant, se fit entendre, s’en vint bâton en main, s’en vint foulant la pierre, m’entends-tu, tu m’entends, c’est moi, moi, moi et celui que tu entends, que tu crois entendre, moi et l’autre - donc il s’en alla, on pouvait l’entendre, s’en alla un soir, alors qu’un certain nombre de choses avaient disparu, s’en alla sous les nuages, s’en alla dans l’ombre, la sienne et l’étrangère…
Nous avec nos noms, nos noms imprononçables, nous avec notre ombre, la nôtre et l’étrangère, toi ici et moi ici - moi, ici, loi; moi qui puis te dire tout cela, qui aurais pu te le dire; qui ne te le dis pas et qui ne te l’ai pas dit;… moi avec le jour, moi avec les jours, moi ici et moi là-bas, accompagné peut-être- maintenant! - par l’amour de ceux qui ne furent aimés, moi en chemin vers moi, là-haut. (Entretien dans la Montagne traduction de Stéphane Mosès)
La question fondamentale du mal et son archétype absolu, Auschwitz va le hanter et lui ne pourra jamais croire en un retournement de la malédiction en élection, en exultation comme Emmanuel Levinas.
Pour lui Dieu est mort à Auschwitz et la langue du sacré ne protège pas du néant, celle des hommes peut-être malgré tout. Car le devoir de mémoire est encore plus sacré. La parole est l’ultime rempart contre l’oubli, pas la prière.
« S’il venait,
venait un homme,
venait un homme, au monde,
aujourd’hui, avec
la barbe de clarté
des patriarches : il devrait,
s’il parlait de ce
temps, il
devrait
bégayer seulement, bégayer,
toutoutoujours
bégayer ».
Paul Celan du fond de son désespoir aura su à force de bégaiements accéder à la parole. Il considérait le poème comme dialogue. Du manque infini, du dur cheminement dans la constitution d’une identité après l’anéantissement , Celan aura marché les yeux ouverts au travers de la forêt des mots. Il aura eu le courage insensé de lancer son Je à la face des bourreaux, toujours tapis dans l’ombre. Vigie aux aguets dans son temps, il sera la vigilance extrême contre toute montée d’antisémitisme, et refusera violemment tout contact avec d’anciens collaborateurs français ou allemands.
L’heure qui tombe de ses mots-poignards est une heure vide, vidée par les bourreaux. La poésie de Celan lapide, elle lance la grêle de ses mots contre l’oubli contre lui-même, contre nous, les oublieux. Le langage est mort pour Celan entre étoiles et pierres, et en creusant les tombes des partis en fumée, nous pouvons retrouver au milieu des cendres quelques mots qui nous hanteront.
Celan
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